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    Le radeau des médusés
    11/01/2009

    par Jacques Marchand

    Géricault le radeau de la méduse
    A l’instar d’autres terres tropicales plus éloignées, ces ultimes vestiges insulaires de l’empire colonial français, avec leurs pièces rapportées occidentales à la recherche d’avantages financiers ou malades d’un Ailleurs chimérique,et leurs originaires sont tout autant aliénés de leurs cultures démolies et égarées.

    Ces îles quoique toutes singulières, présenteraient-elles quelques invariants caractéristiques à ces sociétés si longtemps orphelines de leur propre histoire ?

    De prime abord il faut bien admettre que ces confettis ensoleillés balayés par des alizés complices donnent sans doute toute leur mesure de carte postale. L’illusion d’une sorte de paix enfin retrouvée demeure quasi parfaite, surtout lors d’un séjour trop bref pour être édifiant. D’ailleurs quoi de plus normal aussi que de cultiver l’icône de l’hospitalité à l’accueil des nouveaux arrivants…comme celle de la nostalgie – les chansons et gestes affectueux en témoignent – lors du départ.

    Mais pour celui qui s’établit, la question évolue tout autrement. Au bout de quelque temps une réalité moins idyllique se dessine et les tempêtes qui guettent sans cesse ces rivages incertains s’activent progressivement dans les crânes. Certains propos, à défaut d’une superficielle courtoisie ou d’une aimable indolence, renvoient à une discrète image d’agacement, généralement contenue et fort bien maîtrisée.

    Ile franco hollandaise

    Tableau Cynric Griffith
    L’observateur attentif peut alors découvrir le fonctionnement complexe d’une curieuse société bouleversée par des déplacements incessants de populations venues d’ailleurs où les derniers venus se heurtent à l’existence de hiérarchies quasi féodales. Celles-ci paraissent immuables en particulier du fait de subtiles alliances totalement hermétiques aux non initiés et seul subsiste un curieux clivage.

    D’un côté des émigrants qui ont cru fuir un système ou un univers auxquels ils ne manquent pourtant jamais de faire référence puisque pour eux, inconsciemment ou non, seules comptent finalement leurs propres valeurs.

    De l’autre, des autochtones affichant souvent un dérisoire repli identitaire - que les marchands de rêve exotique tentent de récupérer sans vergogne -, se sentent majoritairement déracinés sur place. Ils n’en font d’ailleurs plus aucun mystère, et leurs représentants politiques n’hésitent pas davantage à entonner selon les circonstances quelques discours nationalistes parfois teintés d’ostracisme, souvent empreints d’amertume.

    MYTHES DANS L’INCONSCIENT COLLECTIF
     Alors pourquoi ces îles continuent-elles malgré tout à fonctionner sur le mode des mythes, que ce soit celui du Bon Sauvage, ou mieux encore celui de la nouvelle Cythère nourrissant l’illusion de l’existence d’un Paradis Terrestre à jamais perdu ?

    Car c’est bien à cet imaginaire que nous ramène une sorte d’inconscient collectif lorsque fatigué d’un ici devenu trop pénible à vivre l’Occidental souhaite un Ailleurs, où la fuite est structurée par l’objet même de ses refus. N’est-ce pas en terme d’évasion que s’expriment ces voyageurs immobiles lorsque leurs réponses oscillent surtout parmi diverses formes de rupture que ce soit d’avec un amour déçu, un travail peu gratifiant, une famille trop envahissante, un climat maussade, une culture jugée routinière, voire une sorte de spleen en somme où tout cela se mélange …

    Les Terres Basses



    Island in the sun   by the Rythm & Boys de Gd. Case

    Marigot entre mer et lagon

    Carte 1774
    Et une fois accostées ces lambeaux de terre prisonniers entre ciel et mer, l’européen aborde tout à coup un autre monde que celui escompté ! Il lui faudra alors faire comme si, condamné qu’il est de perpétuer le mythe…ou de passer pour un niais doublé d’une girouette, ne serait-ce que pour prouver à sa parentèle restée au pays qu’il a fait le meilleur choix. Après s’être installé, le tour de l’île – en fait sa nouvelle geôle -, est vite accompli.

    Le lent travail de déstructuration psychologique, comme chez la plupart des immigrants dans tous les pays du monde, peut progressivement accomplir son œuvre. Mais là, comme supplément au splendide isolement insulaire, s’ajoute un climat tropical émollient à souhait où les repères temporels s’estompent peu à peu.
    Reste enfin la fréquentation des « indigènes » habitants des îles qui constitue une autre dimension dans la pratique quotidienne de ces microcosmes. Généralement l’exercice semble d’abord facile.
    Mais très vite les difficultés d’un échange enrichissant pour tous apparaissent. L’idée s’installe que les originaires certes intéressants restent in fine étranges, parfois irritants, trop souvent incompréhensibles tant leurs structures locales paraissent devoir les préserver contre trop d’ingérences extérieures ou de questions mal perçues.
    Et puis dans ces petits pays, comme ailleurs, les habitudes s’installent. « Tout le monde se croise, s’oublie, s’ignore et complote pour passer le temps ».
    Les Mornes

    Chacun se prend pour un voyageur innocent qui ne se reconnaît plus guère dans ses congénères, ce milieu où les amis sont si inconstants et où se développent de réelles solitudes et de profonds égoïsmes.
    Les mémoires jaunissent petit à petit comme d’anciennes cartes postales et le passé
    se dissipe au rythme des nouveaux arrivages qui alimentent toutes les amnésies.
    Carte postale

    Au premier degré l’oubli s’installe, favorisant une perte progressive d’identité. Puis, grâce aux acquis dissipés, l’impression d’être des créateurs en puissance finit par s’installer. Mais l’énergie pour le devenir fait la plupart du temps défaut !

    Red Rock
    Et il arrive alors que l’on se surprenne subitement en présence d’un inconnu qui est soi-même …lequel vient de découvrir soudain que ces paradis sont proprement « infernaux » habités qu’ils sont de saints tourmentés ou de potiches béates.

    Ainsi vont ces sociétés îliennes des tropiques, devenues si curieusement cosmopolites et qui se révèlent comme malade d’une sorte d’errance circulaire pour laquelle certains pensent avoir trouvé un remède miracle en y greffant une artificielle bouture statutaire qui demain, en ferait une harmonieuse et nouvelle communauté de vie …

     Mais au fait, ces îles existent-elles vraiment ?
    Ne sont-elles pas autant de « radeaux des médusés » qui hésitent encore et toujours entre leur médiocre arrimage à une Métropole lointaine et leur lente dérive autocratique dans un océan de business dépourvu d’horizon ?

    Cette subtile analyse d'un fin connaisseur de l'archipel antillais a initialement été publiée en Janv 07 sur mon Blog au Monde.fr






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